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Gaza: les trésors archéologiques du passé menacés par les frappes du présent

C’est un pan méconnu de Gaza, étouffé sous les bombes israéliennes. L’enclave palestinienne, ravagée par près de deux ans de guerre, recèle pourtant un patrimoine archéologique d’une richesse insoupçonnée. Des vestiges de toutes les époques sont désormais en sursis. Depuis l’intensification des frappes israéliennes et la progression de l’armée vers le cœur de la ville, ces trésors du passé risquent l’effacement pur et simple. Certains ont été sauvés in extremis ce jeudi 11 septembre.

Le 11 septembre, dans l’urgence et sous haute tension, quelques 180 m³ de pièces issues des cinq principaux sites archéologiques de Gaza ont été déplacés. Un sauvetage de la dernière chance, mené in extremis par les équipes de l’École biblique et archéologique française (Ebaf), après l’annonce par l’armée israélienne d’un bombardement imminent : celui d’une tour de treize étages, vide de ses habitants, mais qui abritait au rez-de-chaussée l’entrepôt où dormaient ces fragments d’histoire. Trois décennies de fouilles, menacées d’être réduites en poussière. Et avec elles, un pan entier de la mémoire palestinienne. René Elter est archéologue, chercheur associé à l’école biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf) et coordinateur scientifique d’Intiqal, un programme de valorisation du patrimoine archéologique de l’enclave mené avec l’ONG Première urgence internationale. Il revient avec Alice Froussard, du service international de RFI, sur ce patrimoine gazaoui, trésor archéologique du passé, menacé par les bombes du présent.

valeur des sites archéologiques de la bande de Gaza, c’est une initiative qui a offert à des étudiants la possibilité de se former et de conjuguer protection du patrimoine et développement socioéconomique. En d’autres termes, nous avons formé des jeunes spécialistes du Patrimoine, dans la bande de Gaza. L’idée, et c’est pour ça qu’on l’a intitulé « Intiqal 2030 », c’était d’avoir d’ici 2030 une équipe pluridisciplinaire de femmes et d’hommes qui avaient la charge de cet important patrimoine de Gaza. De quand date ce patrimoine ? Si on veut parler de chronologie, il y a en ce moment à l’Institut du monde arabe à Paris une très belle exposition qui s’appelle « Trésors sauvés de Gaza, 5 000 ans d’histoire ». Et c’est exactement ça. Gaza, c’est une histoire très longue, cinq millénaires, et si l’on veut aller plus loin dans cette histoire, il faut s’imaginer que tous les empires qui ont dominé la région, de l’âge de bronze jusqu’aux conquêtes ottomanes, ont dû passer par Gaza. C’était le lien entre l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, entre l’Est et l’Ouest. Gaza était en fait une oasis et elle permettait à toutes ces armées de se ressourcer avant de repartir vers l’Est, pour les Égyptiens. Par exemple pour les Perses au VIIIe siècle, il s’agissait de se ressourcer avant d’aller attaquer l’empire pharaonique égyptien. Et donc il y a ce circuit par la terre, à la sortie du désert du Sinaï, mais c’était aussi un lieu de débouchés, ce qui veut dire que Gaza est un port, un lieu ouvert et sur la mer. DirectsLa unePodcastsMusiqueSportsMenuAfriqueEuropeAmériquesFranceMoyen-OrientAsie-PacifiqueRetour à l’accueil / Moyen-OrientGaza: les trésors archéologiques du passé menacés par les frappes du présentC’est un pan méconnu de Gaza, étouffé sous les bombes israéliennes. L’enclave palestinienne, ravagée par près de deux ans de guerre, recèle pourtant un patrimoine archéologique d’une richesse insoupçonnée. Des vestiges de toutes les époques sont désormais en sursis. Depuis l’intensification des frappes israéliennes et la progression de l’armée vers le cœur de la ville, ces trésors du passé risquent l’effacement pur et simple. Certains ont été sauvés in extremis ce jeudi 11 septembre. Publié le : 13/09/2025 – 08:2212 minTemps de lectureLes ruines du site archéologique du monastère de saint Hilarion, près de Deir al-Balah au centre de la bande de Gaza, en août 2024.Les ruines du site archéologique du monastère de saint Hilarion, près de Deir al-Balah au centre de la bande de Gaza, en août 2024. © EYAD BABA / AFPPar :Alice FroussardSuivrePublicitéLe 11 septembre, dans l’urgence et sous haute tension, quelques 180 m³ de pièces issues des cinq principaux sites archéologiques de Gaza ont été déplacés. Un sauvetage de la dernière chance, mené in extremis par les équipes de l’École biblique et archéologique française (Ebaf), après l’annonce par l’armée israélienne d’un bombardement imminent : celui d’une tour de treize étages, vide de ses habitants, mais qui abritait au rez-de-chaussée l’entrepôt où dormaient ces fragments d’histoire. Trois décennies de fouilles, menacées d’être réduites en poussière. Et avec elles, un pan entier de la mémoire palestinienne. René Elter est archéologue, chercheur associé à l’école biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf) et coordinateur scientifique d’Intiqal, un programme de valorisation du patrimoine archéologique de l’enclave mené avec l’ONG Première urgence internationale. Il revient avec Alice Froussard, du service international de RFI, sur ce patrimoine gazaoui, trésor archéologique du passé, menacé par les bombes du présent. RFI : ce jeudi 11 septembre, ce qui était sauvable a été « sauvé » et les archéologues gazaouis ont fait une véritable course contre la montre pour préserver toutes ces pièces. C’était in extremis ? René Elter : oui, et si on ne faisait rien, elles allaient de toute façon être détruites. Mais pour faire vivre tout ça, et pour avoir permis cette opération de sauvetage, il y a aussi des gens. Ils souffrent de la situation humanitaire et les mots nous manquent. J’ai retrouvé en « visio » une partie de mes collègues, ceux avec qui je travaillais quand je me rendais sur place avant le début de cette guerre et ce ne sont plus les mêmes. Ils sont hagards, ils ont perdu la moitié de leur poids et n’ont plus du tout de force. Alors, il est clair que cette évacuation a été difficile, ils se sont donnés à fond malgré le manque de nourriture, d’eau potable, de soins. Mais ils étaient épuisés hier en fin de journée : ils ont fait tout ça dans le stress, en sachant qu’une frappe ou des éclats aurait pu les viser à n’importe quel moment. Il y aurait aussi pu avoir des oublis, des erreurs. Dans ces moments-là, c’est presque inévitable. Est-ce que vous avez pu voir votre équipe depuis le 7 octobre 2023 ? Non, enfin le 7 octobre au matin, je me trouvais à Gaza. On était sur un site, une nécropole romaine, qui est dans le nord de la bande de Gaza et j’ai été coincé le premier mois de la guerre dans l’enclave palestinienne sous blocus. J’ai été exfiltré début novembre. Mais mes collègues sont sur place. Et ils n’ont jamais arrêté, au gré des possibilités, de gérer certains des sites. Parfois c’était pour récupérer des objets, pour refermer des portes, resouder un grillage, réenterrant des vestiges, ou en allant nettoyer de temps en temps, quand ils pouvaient s’y rendre, le dépôt qui aujourd’hui est au centre de l’intérêt. Pour eux, ce dépôt est leur centre d’intérêt depuis près de deux ans de cette guerre. Ils l’ont réparé à plusieurs reprises car un certain nombre de cloisons s’étaient effondrées. Ils les ont reconstruites. Depuis deux ans, ils ont pris énormément de risque pour protéger ce patrimoine archéologique de Gaza. Ce patrimoine, il en restait à découvrir, d’où la raison de vos fouilles. Plusieurs endroits déjà sont considérés comme des trésors de Gaza. Peut-on faire un état des lieux de ces trésors de Gaza ? D’abord, il y a le patrimoine bâti, qui est essentiellement concentré sur la vieille ville de Gaza. On parle d’anciennes maisons ottomanes, de mosquées, de bains, de palais, et là, il y a déjà eu énormément de destructions. Par exemple, le palais du Pacha, qui était le musée archéologique de Gaza, a été bombardé quasiment en même temps que la mosquée Al-Omari, que le souk de l’Or et que le hammam Samra. Tout ça est situé dans un rayon de 500 mètres à peine. Il s’agissait des bâtiments historiques du cœur de la ville de Gaza.En revanche tout l’autre patrimoine, le patrimoine archéologique, celui qui n’est pas encore totalement découvert, nous en avons eu la charge dans le cadre d’un programme qui est suivi par l’École biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf) en association avec l’ONG Première urgence internationale, Intiqal. « Intiqal » en arabe, ça veut dire « transmission ». Lancée en 2017 autour de la préservation et de la mise en valeur des sites archéologiques de la bande de Gaza, c’est une initiative qui a offert à des étudiants la possibilité de se former et de conjuguer protection du patrimoine et développement socioéconomique. En d’autres termes, nous avons formé des jeunes spécialistes du Patrimoine, dans la bande de Gaza. L’idée, et c’est pour ça qu’on l’a intitulé « Intiqal 2030 », c’était d’avoir d’ici 2030 une équipe pluridisciplinaire de femmes et d’hommes qui avaient la charge de cet important patrimoine de Gaza. De quand date ce patrimoine ? Si on veut parler de chronologie, il y a en ce moment à l’Institut du monde arabe à Paris une très belle exposition qui s’appelle « Trésors sauvés de Gaza, 5 000 ans d’histoire ». Et c’est exactement ça. Gaza, c’est une histoire très longue, cinq millénaires, et si l’on veut aller plus loin dans cette histoire, il faut s’imaginer que tous les empires qui ont dominé la région, de l’âge de bronze jusqu’aux conquêtes ottomanes, ont dû passer par Gaza. C’était le lien entre l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, entre l’Est et l’Ouest. Gaza était en fait une oasis et elle permettait à toutes ces armées de se ressourcer avant de repartir vers l’Est, pour les Égyptiens. Par exemple pour les Perses au VIIIe siècle, il s’agissait de se ressourcer avant d’aller attaquer l’empire pharaonique égyptien. Et donc il y a ce circuit par la terre, à la sortie du désert du Sinaï, mais c’était aussi un lieu de débouchés, ce qui veut dire que Gaza est un port, un lieu ouvert et sur la mer. Le président français, Emmanuel Macron (à droite) et le ministre palestinien du Patrimoine, Hani al-Hayek, lors de l’exposition à l’Institut du monde arabe à Paris « Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire », le 14 avril 2025.Le président français, Emmanuel Macron (à droite) et le ministre palestinien du Patrimoine, Hani al-Hayek, lors de l’exposition à l’Institut du monde arabe à Paris « Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire », le 14 avril 2025. © Michel Euler / APIl recevait de l’Est, essentiellement la route de l’encens, de l’Extrême-Orient et de l’Arabie, le commerce des épices et du luxe, qui se propageait dans tout le monde méditerranéen. Tout ça passait par Gaza. Ce lieu s’est constitué dans l’histoire. Ensuite, il y a eu tous ces développements de sites archéologiques sur la côte, ce qui est totalement normal, car c’est un lieu de passage et un lieu où les personnes accostent, un lieu directement lié à la mer mais où on peut y faire du commerce. Les sites qui nous ont intéressés ces dernières années étaient surtout des vestiges ou des artefacts de ceci. Ils étaient conservés dans notre dépôt à Gaza, et ils allaient du VIIIe et IXème siècles avant notre ère jusqu’au VIIIe et IXème siècles après notre ère. Quels étaient-ils ? On a essentiellement travaillé sur des sites de la période romaine et de la période byzantine. Par exemple, nous avions l’impressionnante et inédite nécropole romaine d’Ard-al-Moharbeen, un site qui a été découvert fortuitement à la fin du mois de janvier 2022 lors de la mise en chantier d’un complexe d’immeubles d’habitation. Il y a le complexe de Mukheitim a Jabalia, il y aussi un autre très beau pavement de mosaïques à Al-Bureij, de la même période byzantine, sans oublier l’important monastère de Saint-Hilarion. Pour vous donner une idée, Saint Hilarion était le père du monachisme en Palestine. C’est lui qui, dans le sud de la Terre sainte, va initier la pratique de la vie en communauté. Et ce dernier site, le plus important car il se développe sur plusieurs hectares, le long de la côte, à l’emplacement actuel de ce qui reste du camp de réfugiés d’al Shati, est le site d’Anthédon, l’ancien faubourg maritime, l’un des deux ports antiques de Gaza. Et actuellement, comment faire en sorte que ce patrimoine perdure ? C’est tout le travail que font nos collègues sur place. Ils s’efforcent tant bien que mal de les préserver. Ils continuent de faire le maximum pour se renseigner sur l’état des sites, essayer de mettre des protections. Mais ils doivent aussi et avant tout se protéger eux-mêmes car la situation ne cesse d’empirer. Les bombardements sont de plus en plus intensifs, partout. Je ne vous cache pas que depuis le printemps, notre attention est surtout portée sur eux. Ils sont réellement en danger, comme tous les autres Gazaouis. Ils ont reçus un certain nombre de consignes, pour ne pas s’exposer inutilement. L’essentiel pour le moment, c’est que nous avons réussi à conserver cette équipe, une quarantaine de Gazaouis, une vingtaine d’hommes et une vingtaine de femmes. Et vu la situation économique désastreuse sur place, nous avons surtout réussi à conserver l’ensemble de leurs salaires, grâce à nos partenaires, l’Agence francaise de développement (AFD) et le British Council et la fondation Aliph. Ce sont eux qui ont évacué toutes ces pièces. Pas l’ensemble, car certains sont dans le sud de Gaza, mais une grande partie était fidèle au poste pour soutenir ce déménagement d’urgence.Evidemment, vous ne déplacez pas des camions dans Gaza remplis de vestiges sans avoir une autorisation de circuler de l’armée israélienne, donc c’est aussi toute une série de procédures. Mais dans ces moments, le pire, c’est d’exposer une quinzaine de personnes qui vont déplacer des oeuvres archéologiques au péril de leur vie. Car les autorisations n’immunisent jamais les Gazaouis. Oui, on se dit « quel courage, quelle détermination », parce qu’ils ont effectivement pris des risques. Ils ont pris des risques ce 11 septembre, mais ils ont surtout pris des risques depuis deux ans pour sauver ce patrimoine archéologique. C’est le leur, c’est le patrimoine des Gazaouis, et ils y sont très attachés. Pour certains, cela fait plus de 20 ans qu’ils travaillent dessus, pour d’autres, 6 ou 7 ans, mais tous sont passionnés. Ils ont appris à aimer ces trésors de Gaza et nous avons fait tout ce projet en équipe, dans le cadre d’Intiqal, avec des experts internationaux qui sont venus, jusqu’à 2023, pour les former aux différents métiers. Ils ont des formations d’architectes, d’ingénieurs, d’archéologues. C’est aussi une manière de donner une autre image de Gaza, qu’on connait trop peu. Exactement, et c’était leur idée : montrer que Gaza a une histoire. Qu’il y a de la culture à Gaza, un patrimoine important et qu’il est universel. C’est vertigineux, et cela fait déjà 7 ans que nous les avons fait prendre conscience de cette urgence. A partir de 2022, j’ai justement commencé à développer tout un programme autour de l’archéologie d’urgence parce qu’il y avait un élan de construction énorme à Gaza, avec des grands ensembles immobiliers qui étaient développés ci et là alors que toute la côte est un immense site archéologique.

Dès qu’un trou était creusé pour construire une tour, l’engin mécanique tombait sur quelque chose, alors il fallait une équipe sur place a même de pouvoir le gérer. C’est d’ailleurs comme ça que nous avons découvert le cimetière romain, et c’est comme ça que nous avons mis au jour à la périphérie de Saint-Hilarion, un complexe lié à la production de vin, daté de la période byzantine. Nous étions surtout attachés à cette idée de transmission : que notre savoir passe à ces jeunes, et que ces jeunes transmettent autour d’eux. Il est presque trop tard, mais aujourd’hui, en fait, le monde se rend compte qu’il y a également à Gaza un patrimoine, des archéologues, des jeunes qui sont passionnés : ce n’est pas toujours la violence ou la guerre. C’est ça qui, selon vous, empêche une plus grande mobilisation ? En tout cas, pendant des dizaines et des dizaines d’années, c’est cette idée de Gaza qui a été largement véhiculée et qui malheureusement l’est encore. Aujourd’hui, le monde se rend compte qu’il y a également à Gaza un patrimoine, des archéologues, des jeunes qui sont passionnés. Á chaque conférence que je peux faire, quand je parle de Gaza, je vois que les gens sont stupéfaits de savoir que les Gazaouis sont intéressés par le patrimoine et qu’on arrive à faire travailler des femmes avec des hommes sur un site, que tout se passe bien, et qu’on travaille sur des sites de la période chrétienne sans que ça pose de problèmes.Gaza, c’est fantastique. C’était formidable d’y travailler ces dix dernières années, de monter cette équipe exceptionnelle. Aujourd’hui, ces jeunes sont l’âme de ce patrimoine. Si on perd la mosquée al Omari ou si on perd des pots dans le déménagement de Saint Hilarion, c’est une chose. Mais si on perd un de ces jeunes, ça sera terrible. Parce que c’est irrémédiable. Ils sont l’avenir de cette préservation, de la préservation de cette culture, de cette histoire et cette transmission

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